Réponse courte
Au Québec, la souveraineté numérique consiste à garder les données publiques et personnelles hors de portée du droit étranger, tout en misant sur la recherche de Mila et sur l’hydroélectricité pour bâtir une capacité d’IA ici. Le débat est vif parce que les surplus d’électricité ont disparu, que les centres de données concurrencent d’autres usages et que des groupes environnementaux réclament d’abord un examen public.
Question de suivi Que devrait faire une organisation québécoise dès aujourd’hui?
Le Québec possède trois atouts que bien des endroits envieraient en IA : une communauté de recherche réunie autour de Mila, l’hydroélectricité et un climat froid. Il a aussi un problème. Selon L’Exemplaire, le journal étudiant de l’Université Laval, près de 80 % des données publiques du Québec sont hébergées par des services infonuagiques américains.
Cet écart explique pourquoi la souveraineté numérique a pris tant de place dans la politique québécoise. Le mot pèse lourd ici, et un auteur l’emploie à dessein. Adam Westra, professeur de philosophie opposé à l’indépendance du Québec, présentait en octobre 2026 dans La Presse la souveraineté numérique comme le nouveau « Maîtres chez nous », le slogan de la nationalisation de l’hydroélectricité de 1962.
Pourquoi l’emplacement des données ne suffit pas
L’inquiétude juridique est précise. Une entreprise américaine répond au droit américain, peu importe où elle stocke les données, et le CLOUD Act permet aux autorités américaines d’en exiger l’accès même si les serveurs sont au Québec. La Loi 25 tire dans l’autre sens. Elle impose une évaluation avant que des renseignements personnels quittent la province, et prévoit de lourdes sanctions.
Le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, a dit à L’Exemplaire que les centres de données sensibles sont aussi stratégiques qu’« un pont ou un barrage ». L’architecte logiciel Jean-Baptiste Martinoli a dit au journal que la vraie souveraineté passe par le contrôle de chaque couche technique, tout en reconnaissant qu’une autonomie complète est difficile à atteindre dans un monde numérique mondialisé.
La base de recherche
Mila, l’institut québécois d’IA, réunit plus d’un millier de chercheurs qui, note M. Westra, travaillent trop souvent sur des machines situées ailleurs. L’institut a salué en juin la stratégie fédérale L’IA pour tous. Il a dit faire progresser l’IA en français québécois et l’évaluation en plusieurs langues grâce à un nouveau partenariat avec Cohere, et il incube LoiZéro, l’organisme axé sur la sécurité fondé par Yoshua Bengio.
La langue est un enjeu de souveraineté en soi. Un modèle qui maîtrise mal le français québécois, le droit civil et les institutions d’ici est moins utile, quels que soient ses résultats aux bancs d’essai. La stratégie fédérale promet des travaux sur des outils qui protègent et promeuvent le français, et dit que l’IA utilisée au gouvernement sera aussi performante dans les deux langues officielles.
L’électricité : le prix de l’hébergement
Les centres de données ont besoin d’électricité, et cette électricité a maintenant un nouveau prix. En janvier 2026, des décrets ont demandé à la Régie de l’énergie de créer une catégorie distincte de clients. Radio-Canada a rapporté que le premier ministre François Legault liait cette démarche à la souveraineté numérique, tout en laissant la porte ouverte aux entreprises américaines si elles paient plus cher. En février, Hydro-Québec a proposé une nouvelle tarification pour les sites qui dépassent 5 mégawatts. Les audiences sont en cours, et Sarah Trabelsi, d’Hydro-Québec, a dit à la Régie que « la période des surplus énergétiques est désormais derrière nous ».
Voici ce que ce tarif signifierait pour un grand site, d’après les moyennes de la société d’État et en supposant qu’il tourne à pleine puissance toute l’année.
| Aujourd’hui (moyenne) | Proposé (moyenne) | |
|---|---|---|
| Prix du kilowattheure | 6,82 ¢ | 13 ¢ |
| Énergie pour 100 MW sur un an | 876 millions de kWh | 876 millions de kWh |
| Facture annuelle d’électricité | environ 60 millions de dollars | environ 114 millions de dollars |
Les factures réelles seraient différentes, puisque peu de sites tournent à plein régime et que les centres existants auraient droit à une montée progressive. L’écart montre tout de même pourquoi Google demande à la Régie de rejeter la proposition, et pourquoi Hydro-Québec dit que le changement protège les autres clients du coût de la nouvelle production.
L’échelle grandit vite. Le Québec compte 82 centres de données, dont quatre de plus de 100 mégawatts. Hydro-Québec s’attend à ce que leur consommation soit multipliée par sept d’ici 2035, pour atteindre 1 102 mégawatts.
Qui défend quoi
| Position | Qui | L’argument |
|---|---|---|
| Aller beaucoup plus loin | Adam Westra, professeur | Une société d’État, « Intelligence-Québec », posséderait les sites et s’associerait au privé : des acheteurs étrangers ne pourraient pas acquérir cette base, et les profits resteraient ici |
| Héberger, à juste prix | Gouvernement du Québec, Hydro-Québec | Les centres de données sont bienvenus s’ils paient le coût de la nouvelle électricité |
| Rejeter le tarif | Les centres existants devraient garder leurs tarifs pendant un examen plus approfondi | |
| Arrêter et examiner | Nature Québec, Équiterre, Greenpeace, Fondation David Suzuki et d’autres | Les projets sont approuvés un à un sans vision à long terme; ces groupes veulent une enquête générique du BAPE |
| Compter tous les coûts | Philippe Gachon (UQAM), Sophie Toupin (Université Laval) | L’usage de l’eau pourrait entrer en conflit avec d’autres besoins, et l’efficacité peut faire grimper la consommation totale |
L’opinion publique donne un certain appui à ces groupes. Un sondage Angus Reid, cité par La Presse, indique que six Québécois sur dix s’opposent à un centre de données près de chez eux. Alain Branchaud, de la SNAP Québec, pose le choix sans détour : faut-il donner la priorité à l’électrification des transports ou à ces centres? Hydro-Québec prévoit de réserver 25 % de sa nouvelle production à des projets industriels comme ceux-ci et 75 % à la décarbonation, mais sa porte-parole reconnaît que ces cibles ne sont pas contraignantes.
L’usine d’IA souveraine de Telus à Rimouski, ouverte depuis septembre 2025 et entièrement vendue, montre que la demande est réelle. Elle montre aussi la limite du mot : elle est exploitée par une entreprise canadienne, mais avec des puces Nvidia et une infrastructure conçue par HPE.
À essayer : trouvez un service public québécois que vous utilisez et qui a adopté un outil d’IA ou un service infonuagique. Cherchez quelle entreprise l’exploite, et lisez la section de son avis de confidentialité sur la communication de renseignements à l’extérieur du Québec.
Que devrait faire une organisation québécoise dès aujourd’hui?
Commencez par ce que la loi exige déjà. Selon la Loi 25, avant de communiquer des renseignements personnels à l’extérieur du Québec, vous devez évaluer les facteurs relatifs à la vie privée. Assurez-vous donc que cette évaluation existe pour chaque outil d’IA utilisé. C’est aussi le bon moment pour interroger votre fournisseur directement sur le CLOUD Act : si l’entreprise est américaine, ou si sa société mère l’est, quelles ordonnances légales pourraient atteindre vos données?
Ensuite, classez vos usages. Rédiger une infolettre n’exige pas de fournisseur souverain. Des dossiers de patients, des causes juridiques ou des renseignements sur des mineurs peuvent l’exiger, et vous pouvez alors comparer un hébergement exploité au Canada, un modèle ouvert en local et un grand fournisseur infonuagique. Testez vous-même la qualité du français sur vos propres documents, car un classement général ne vous dira pas comment un modèle traite votre vocabulaire.
Enfin, surveillez la décision de la Régie. Si le tarif est adopté, le coût d’hébergement au Québec augmentera, et des fournisseurs pourraient en refiler une partie. Ce sera une ligne de plus à comparer au moment de choisir.
Sources
- Des tarifs pour les centres de données et les chaînes de blocs — Hydro-Québec, 19 février 2026
- Plaidoyer pour un BAPE général — La Presse, 18 juin 2026
- Souveraineté numérique : quel prix politique et environnemental ? — L'Exemplaire (Université Laval), 9 avril 2026
Tiré du Guide de l’intelligence artificielle, par Robert Scales, publié par Holistic Hybrid inc. Partage et adaptation permis selon la licence CC BY-NC-SA 4.0 : citez le guide, mettez un lien vers https://guidetoartificialintelligence.com/fr/apprendre/ia-souverainete-numerique-quebec/, pas d’usage commercial sans permission, et gardez la même licence.