Histoire de l’IA

Qu’était le memex, et pourquoi l’essai de Vannevar Bush de 1945 compte-t-il encore?

· Par Robert Scales · 6 min de lecture

Réponse courte

Le memex était une machine imaginaire de la taille d’un bureau, décrite par l’ingénieur américain Vannevar Bush dans « As We May Think » (The Atlantic Monthly, juillet 1945), qui conserverait sur microfilm les livres, les notes et les lettres d’une personne et lui permettrait de relier deux éléments quelconques en « pistes » nommées. Elle n’a jamais été construite, mais son idée centrale, trouver l’information par association plutôt que par un index rigide, traverse l’hypertexte, le Web et les outils de recherche d’aujourd’hui.

En juillet 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale tirait à sa fin, l’ingénieur qui avait dirigé l’effort scientifique américain de guerre a posé une question pacifique : une fois les combats terminés, comment suivre tout ce que nous savons? Sa réponse, un essai intitulé As We May Think (« Comme nous pourrions penser »), décrivait une machine personnelle qu’il appelait le memex. Elle n’a jamais été construite. Pourtant, le problème qu’elle voulait régler, trop d’information et de mauvaises façons de la retrouver, est le même que celui derrière les liens Web, les moteurs de recherche et les modèles de langage dont on parle cette année.

Lire cet essai aujourd’hui est un exercice utile. Il montre que la partie difficile du travail avec le savoir n’est pas de le conserver, mais de trouver le bon morceau au bon moment, une idée qui compte pour quiconque utilise des outils d’IA pour chercher de l’information.

Qui était Vannevar Bush, et qu’a-t-il publié?

Bush était un ingénieur américain qui a dirigé l’Office of Scientific Research and Development (le bureau de la recherche scientifique et du développement) pendant la guerre. L’introduction du magazine précise qu’il a coordonné environ six mille scientifiques qui travaillaient sur des problèmes militaires. Dans l’essai, il demande à ces scientifiques de se tourner vers une nouvelle tâche : rendre plus accessible l’immense dossier, toujours croissant, du savoir humain.

As We May Think a paru dans le numéro de juillet 1945 de The Atlantic Monthly. Il reprenait un texte antérieur que Bush avait écrit en 1939, Mechanization and the Record. Une version plus courte a paru dans le magazine Life le 10 septembre 1945, avec des dessins des machines imaginées.

Bush commence par une plainte que tout étudiant reconnaîtra. La recherche s’accumule plus vite que quiconque peut la lire, et des résultats importants se perdent. Il donne l’exemple de Gregor Mendel, dont les travaux sur l’hérédité sont passés inaperçus pendant une génération parce que les bonnes personnes ne les ont jamais vus.

Comment le memex devait-il fonctionner?

Bush décrivait le memex comme un bureau d’apparence ordinaire. Sur le dessus, des écrans inclinés pour lire, un clavier, des boutons et des leviers. À l’intérieur se trouvait la bibliothèque elle-même, conservée sur un microfilm très réduit, si compact qu’une personne pourrait y ajouter des milliers de pages par jour toute sa vie sans le remplir. On achèterait livres et magazines sur microfilm, et une plaque de verre sur le bureau photographierait vos propres notes manuscrites pour les ajouter à la collection.

Jusque-là, c’est un classeur privé et rapide. La nouveauté, c’est ce que Bush appelait l’indexation associative : n’importe quel élément pouvait faire apparaître instantanément un autre élément. On place deux pages côte à côte, on appuie sur une touche, et elles sont liées pour de bon. En liant de nombreux éléments, on obtient une piste, qu’on peut nommer, faire défiler de nouveau, enrichir de ses propres commentaires, prolonger en pistes secondaires et même copier pour un ami.

Son propre exemple suit un chercheur qui se demande pourquoi l’arc court turc semblait plus efficace que l’arc long anglais pendant les croisades. Le chercheur relie un article d’encyclopédie à un livre d’histoire, puis bifurque vers des manuels sur l’élasticité des matériaux, puis ajoute une page de notes personnelles. Quand le sujet revient dans une conversation, toute la piste réapparaît d’une simple touche.

Pourquoi Bush pensait-il que l’association vaut mieux qu’un index?

Les bibliothèques des années 1940 classaient les documents par ordre alphabétique ou par codes de sujet. Un document se trouvait à un seul endroit, et pour en trouver un deuxième, il fallait sortir et recommencer depuis le début. Bush soutenait que l’esprit humain fonctionne autrement : une pensée mène directement à une pensée voisine, le long d’un réseau de liens. Une machine ne pourrait pas copier le cerveau, écrivait-il, mais elle pourrait emprunter cette habitude et, contrairement à la mémoire, ne jamais laisser les pistes s’effacer.

Voici le contraste dans un petit tableau :

TâcheFichier de bibliothèque (1945)Piste du memex
Trouver un livreChercher son code de sujetTaper le code de l’élément
Trouver une idée liéeSortir et chercher de nouveauAppuyer sur le bouton du lien
Garder son raisonnementCarnet séparéNotes conservées dans la piste
Partager ses trouvaillesÉcrire une liste de lecturesCopier la piste dans le memex d’un ami

Bush prévoyait aussi de nouveaux types d’encyclopédies, livrées avec des pistes déjà tracées, et un nouveau métier de « traceurs de pistes », des personnes qui aiment ouvrir dans le savoir des chemins utiles aux autres.

Qu’est-il sorti de cet essai?

Le memex lui-même est resté sur papier; le microfilm et les leviers n’étaient pas les bons outils. Mais l’idée a voyagé. L’ingénieur Douglas Engelbart a lu l’essai peu après sa parution, et ses travaux ultérieurs sur l’informatique interactive, dont la souris et les liens à l’écran, sont nés de cette vision. Les auteurs qui écrivent sur l’hypertexte, le nom donné au texte relié par des liens cliquables, voient en Bush un fondateur, et le Web a fait de « lier deux éléments » le lien de tous les jours.

L’essai éclaire aussi beaucoup l’IA d’aujourd’hui. Un modèle de langage moderne comme GPT-2, présenté par OpenAI en février, apprend des associations à partir d’énormes quantités de texte. Ce n’est pas un memex : il ne garde pas de copie exacte de chaque page et ne peut pas vous montrer la piste qu’il a suivie. Cet écart, entre une machine qui associe et un dossier qu’on peut vérifier, est exactement ce qui importait à Bush.

À essayer : choisissez une question qui vous intrigue et tracez une piste en cinq étapes : ouvrez une première page, puis suivez seulement les liens qui répondent à « à quoi ceci est-il relié? ». Collez chaque adresse dans un document avec une phrase qui explique pourquoi vous l’avez suivie. Relisez la piste une semaine plus tard et voyez ce que vous auriez oublié.

À quel point les ordinateurs d’aujourd’hui ressemblent-ils au memex?

À certains égards, nous l’avons dépassé depuis longtemps. Un ordinateur portable contient bien plus qu’un bureau memex, les moteurs de recherche atteignent des milliards de pages, et l’hyperlien, c’est le « on appuie sur une touche et les éléments sont liés » de Bush, à la portée de quiconque écrit une page Web. Les encyclopédies en ligne, où des liens traversent chaque article, ressemblent beaucoup aux pistes toutes faites qu’il imaginait.

À d’autres égards, nous n’y sommes pas encore. La plupart des liens sont créés par l’auteur d’une page, pas par le lecteur, et les chemins qu’on suit pendant une recherche disparaissent généralement quand on ferme le navigateur. Bush voulait que chaque lecteur puisse tracer, garder, annoter et partager ses propres pistes. Les outils de prise de notes qui relient vos propres pages entre elles s’en approchent. Le test du memex pour chacun de ces outils est simple : pouvez-vous voir d’où vient une réponse, et pouvez-vous suivre la piste de nouveau demain?

Sources

  1. As We May Think — The Atlantic Monthly, 1 juillet 1945
  2. As We May Think — Wikipedia

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