Réponse courte
Les traducteurs peuvent utiliser l’IA comme assistante de premier jet et de vérification, dans un processus qu’ils contrôlent : évaluer le risque du texte, protéger la confidentialité, fournir un glossaire à l’outil, puis post-éditer chaque phrase et faire des contrôles de qualité avant d’approuver. Des organismes professionnels comme la FIT et l’OTTIAQ au Québec n’appuient cet usage que si une personne qualifiée dirige le travail et en assume la responsabilité.
Question de suivi Quels mandats exigent encore une traduction entièrement humaine?
La traduction automatique n’est pas nouvelle pour les traducteurs professionnels. L’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) note que ses membres ont intégré la traduction automatique neuronale à leur travail depuis 2016, avec des étapes prévues pour repérer les erreurs de la machine. Ce qui a changé, c’est l’arrivée de robots conversationnels d’IA à usage général qui traduisent sur demande. Ils sont souvent fluides et rapides, et ils apportent un nouveau risque : l’OTTIAQ souligne qu’ils peuvent produire des traductions inexactes et même inventer du contenu.
La Fédération internationale des traducteurs (FIT), qui représente les associations de traducteurs du monde entier, a mis à jour en 2025 sa position sur la traduction automatique pour tenir compte de ces outils. Son message est nuancé. L’IA peut produire un résultat acceptable pour bien des types de textes, mais elle peut aussi introduire des biais, laisser dériver la terminologie et rater des nuances culturelles; elle devrait donc compléter le travail des traducteurs plutôt que les remplacer. La FIT préfère l’expression « l’humain au cœur » à « l’humain dans la boucle » : le traducteur dirige le processus et assume la responsabilité des décisions.
Étape 1 : décider si l’IA a sa place dans ce mandat
La FIT suggère de juger chaque cas d’usage selon cinq facteurs : le domaine, le type de texte, son sujet, son lectorat et la raison pour laquelle on en a besoin. Un texte où une erreur pourrait nuire à quelqu’un, comme de l’information médicale ou certains manuels d’utilisation, présente un risque élevé. Le marketing et les politiques publiques comportent un risque pour la réputation. Le risque est plus faible quand des experts utilisent une traduction approximative seulement pour trier ou filtrer de l’information, pas pour la publier.
| Texte | Risque | Approche raisonnable |
|---|---|---|
| Résumé interne de commentaires de clients | Faible | Premier jet par IA, révision légère |
| Page Web de produit | Moyen | Premier jet par IA, post-édition complète, deuxième lecteur |
| Formulaire de consentement de patient | Élevé | Traduction humaine; l’IA seulement pour des vérifications, si même |
Étape 2 : protéger la confidentialité
L’OTTIAQ et la FIT préviennent toutes deux que les outils gratuits de traduction et de clavardage en ligne n’offrent aucune garantie que votre texte reste confidentiel. L’OTTIAQ ajoute que les textes envoyés à des outils gratuits peuvent être réutilisés ou servir à entraîner l’IA, et que ces services pourraient ne pas respecter les lois québécoises ou canadiennes sur la protection des données. Avant de coller le document d’un client où que ce soit, vérifiez votre contrat, utilisez un outil dont vous avez lu les conditions sur les données et que votre client accepte, et retirez les noms et les identifiants quand c’est possible.
Étape 3 : fournir votre terminologie à l’outil
La post-édition consiste à corriger et à améliorer le premier jet d’une machine jusqu’à ce qu’il atteigne la norme attendue par le client. Elle va plus vite, et demande moins de corrections, quand le premier jet suit votre terminologie dès le départ. Voici un prompt concret pour un mandat de l’anglais vers le français :
Traduis le texte ci-dessous de l’anglais vers le français canadien, pour un public général de propriétaires.
Règles :
- Utilise le « vous », dans un registre clair et chaleureux.
- Utilise ce glossaire exactement :
heat pump = thermopompe
rebate = remise
energy audit = évaluation énergétique
- Garde tous les nombres, les dates et les noms de produits exactement tels qu’ils sont écrits.
- N’ajoute et ne retire aucune information. Si une phrase est ambiguë, traduis-la littéralement et marque-la avec [À VÉRIFIER].
Texte :
[colle le texte]Étape 4 : post-éditer et vérifier
Lisez le premier jet à côté du texte source, phrase par phrase. Passez ensuite une courte liste de vérification :
- Sens : aucune omission, aucun ajout ni aucun contresens, surtout dans les négations et les conditions.
- Nombres et noms : chaque chiffre, date, unité et nom propre correspond à la source.
- Terminologie : les termes du glossaire sont utilisés partout, sans synonymes qui s’infiltrent.
- Registre et public : une seule forme d’adresse du début à la fin et un vocabulaire adapté au lecteur.
- Conventions du français : les guillemets, les espaces, les majuscules et le format des nombres suivent le guide de style du client.
- Marques [À VÉRIFIER] : chacune est résolue et retirée.
Un registre de ce que vous avez corrigé vous aide à établir honnêtement le prix du mandat suivant. Par exemple, une page de 500 mots, à titre d’illustration, pourrait demander 3 corrections de terminologie, 2 corrections de sens et 6 retouches de style. Si les erreurs de sens sont fréquentes, traduire à partir de zéro peut être plus rapide. La FIT cite des recherches qui montrent que les gains varient selon la paire de langues et le type de texte, que la post-édition est parfois plus lente que la traduction, et que certains traducteurs la trouvent plus épuisante.
À essayer : prenez un texte de 200 mots que vous avez déjà bien traduit. Passez-le dans un outil d’IA avec le prompt de glossaire ci-dessus, post-éditez-le avec la liste de vérification et chronométrez-vous. Comparez le temps et les erreurs avec votre propre version.
Étape 5 : dire au client ce qu’il reçoit
La FIT décrit deux étiquettes destinées aux lecteurs : Professionally Verified Translation (traduction vérifiée par un professionnel), pour un texte qu’un professionnel qualifié a vérifié, et Unverified Translation (traduction non vérifiée), pour le résultat brut de la machine. Quels que soient les mots que vous utilisez, dites à vos clients laquelle des deux ils reçoivent, et laissez-leur, par écrit, la décision de recevoir un résultat non vérifié.
Quels mandats exigent encore une traduction entièrement humaine?
La FIT énumère des domaines où le résultat de la machine atteint ses limites et où le jugement humain est indispensable : les formulaires de consentement de patients qui exigent une adaptation culturelle, les textes juridiques qui dépendent d’exigences légales ou de la jurisprudence, et les œuvres littéraires qui doivent conserver leur style. Elle nomme aussi la traduction institutionnelle, médicale, marketing et audiovisuelle, ainsi que les manuels très techniques, comme des domaines qui exigent encore une expertise professionnelle. Le sous-titrage est un point faible connu, parce que les machines ont du mal avec la synchronisation, les contraintes d’espace, les éléments visuels et la langue parlée.
Les conseils de l’OTTIAQ vont dans le même sens. L’Ordre recommande un expert humain dans tout processus de traduction, et surtout pour les documents complexes ou sensibles où une erreur peut avoir de graves conséquences, et il invite le public à faire appel à un traducteur agréé chaque fois qu’une traduction doit être fiable.
En pratique, une « traduction entièrement humaine » ne veut pas dire sans logiciel. Un traducteur peut quand même utiliser des mémoires de traduction, des bases de données terminologiques ou un outil d’IA pour revérifier la cohérence. Cela veut dire qu’un professionnel rédige le texte et répond de chaque mot, ce dont un tribunal, un hôpital ou un éditeur a besoin.
Sources
- FIT Position Paper on Machine Translation in the Age of AI — International Federation of Translators (FIT)
- OTTIAQ position on AI in translation — FIT Translatio (International Federation of Translators), 19 décembre 2024