Réponse courte
L’Homme au sable est une nouvelle allemande d’E. T. A. Hoffmann, datée de 1816, dans laquelle un étudiant nommé Nathanaël tombe amoureux d’Olimpia, une belle jeune femme qui se révèle être un automate à rouages. C’est l’une des premières histoires où une personne prend une machine pour un être pensant, et elle a donné à des penseurs ultérieurs, de Freud aux concepteurs de robots, un nom pour le sentiment troublant que peuvent provoquer les machines qui imitent le vivant.
Question de suivi Pourquoi voyons-nous de la compréhension chez des machines qui ne font que l’imiter?
La plupart des gens qui parlent à un assistant vocal ont vécu un moment étrange : la réponse tombe si juste que, pendant une seconde, on a l’impression que quelqu’un écoute. Une nouvelle écrite il y a deux siècles est construite autour de ce moment précis, étiré jusqu’à devenir une tragédie.
Dans L’Homme au sable d’E. T. A. Hoffmann, un jeune étudiant s’éprend d’une femme qui parle à peine, ne remue jamais et écoute ses poèmes pendant des heures. Tous les autres la trouvent raide et bizarre. Lui la trouve profonde. Elle est, en fait, une machine. L’histoire pose une question très actuelle en 2019 : quelle part de l’« esprit » que nous voyons dans une machine est en réalité notre propre esprit, qui nous est renvoyé?
Quand et où la nouvelle a été publiée
Ernst Theodor Amadeus Hoffmann était un écrivain allemand de l’époque romantique dont les contes mêlent la vie ordinaire des villes à l’étrange et au surnaturel. L’Homme au sable (Der Sandmann) est daté de 1816. Il ouvre son recueil Die Nachtstücke (Contes nocturnes), publié à Berlin; le volume imprimé porte la date de 1817, ce qui explique que vous verrez les deux années.
Les lecteurs anglophones l’ont découvert plus tard grâce à des traductions. L’une des plus répandues est celle de J. T. Bealby, dans un recueil en deux volumes des Weird Tales de Hoffmann, où elle s’intitule « The Sand-Man ».
Ce qui se passe dans l’histoire
L’histoire commence par une série de lettres. Nathanaël, un étudiant à l’université, raconte une terreur d’enfance : l’Homme au sable d’un conte de nourrice, un personnage qui vole les yeux des enfants qui refusent de dormir. Enfant, il associait ce monstre à Coppelius, un avocat menaçant qui rendait visite à son père la nuit pour des expériences secrètes, dont l’une s’est terminée par la mort du père. Maintenant qu’il est adulte, un marchand ambulant de baromètres et de lunettes nommé Giuseppe Coppola frappe à sa porte, et Nathanaël est sûr qu’il s’agit du même homme.
Nathanaël achète une petite lunette d’approche à Coppola et la pointe de l’autre côté de la rue, vers la fenêtre de son professeur de physique, Spalanzani. Là est assise la « fille » du professeur, Olimpia. À travers la lentille, ses yeux fixes semblent s’allumer, et il tombe désespérément amoureux, oubliant sa fiancée, Clara.
Lors d’une soirée, Olimpia joue du piano et chante avec une précision éblouissante, et danse en mesure si parfaitement que Nathanaël n’arrive pas à suivre. Sa main est glacée. Quand il épanche ses sentiments, elle ne répond que « Ah! Ah! ». Son ami Siegmund le prévient qu’Olimpia bouge comme si elle était mue par un mécanisme remonté et qu’elle ne fait que sembler agir comme une personne vivante. Nathanaël ne veut rien entendre.
La vérité éclate quand il arrive pour la demander en mariage. Spalanzani et Coppola se battent pour Olimpia, en se disputant pour savoir qui a fait le mécanisme et qui a fait les yeux. C’est un automate de bois, et ses orbites sont vides. Spalanzani s’écrie qu’il a travaillé sur elle pendant vingt ans. Nathanaël sombre dans la folie, et l’histoire se termine par sa mort.
Comment fonctionne l’illusion
Hoffmann est précis sur les raisons pour lesquelles Nathanaël se laisse tromper, et ce n’est pas parce qu’Olimpia est habile. Voici ce qu’elle fait réellement, et ce qu’il y lit :
| Ce que fait Olimpia | Ce que croit Nathanaël |
|---|---|
| Reste immobile pendant des heures, les yeux fixés sur son visage | Elle est profondément absorbée par ses poèmes |
| Dit seulement « Ah! Ah! » et « Bonne nuit, mon cher » | Ses rares paroles sont pleines de sens caché |
| Ne l’interrompt jamais et n’est jamais en désaccord | Elle le comprend comme personne d’autre |
| Joue et danse avec une mesure parfaite et régulière | C’est une artiste douée |
Nathanaël remarque même que ses réactions semblent faire écho à ses propres opinions intimes sur son œuvre. Le propos de Hoffmann est tranchant : Olimpia n’apporte presque rien. La compréhension est entièrement fournie par la personne qui veut la trouver.
La suite est tout aussi révélatrice. Spalanzani doit quitter l’université pour avoir fait passer un automate pour une personne dans la bonne société. Le soupçon se répand, et certains amoureux commencent à demander à leur bien-aimée de chanter un peu faux, de remuer et surtout de parler de façon à montrer une vraie pensée et un vrai sentiment, juste pour s’assurer qu’ils ne courtisent pas une poupée. C’est, en pratique, un test pour distinguer une personne d’une machine, plus d’un siècle avant qu’Alan Turing propose sa célèbre version en 1950.
À essayer : la prochaine fois que vous utilisez un assistant vocal ou un robot conversationnel, tenez une note à deux colonnes comme le tableau ci-dessus. Dans une colonne, écrivez ce qu’il a réellement dit; dans l’autre, ce que vous avez supposé qu’il comprenait. Où avez-vous comblé les vides vous-même?
Pourquoi c’était important
L’Homme au sable est devenu une référence pour le sentiment de l’inquiétante étrangeté, l’impression troublante que quelque chose de familier cloche. Le psychiatre allemand Ernst Jentsch a écrit sur ce sentiment en 1906, et l’essai de Sigmund Freud de 1919, « L’Inquiétante Étrangeté », a analysé longuement la nouvelle de Hoffmann, en s’attachant à la peur de perdre ses yeux. Le conte a aussi inspiré le ballet Coppélia (1870) et le premier acte de l’opéra de Jacques Offenbach Les Contes d’Hoffmann (1881).
L’idée a voyagé jusqu’en robotique. En 1970, le professeur japonais de robotique Masahiro Mori a proposé ce qu’on appelle aujourd’hui la vallée de l’étrange : plus un robot a l’air humain, plus les gens s’y attachent, jusqu’à ce qu’il soit très proche de l’humain sans l’être tout à fait, et à ce moment le confort bascule soudain dans le malaise. Quand le terme a été traduit en anglais en 1978 (uncanny valley), il a créé un lien, en partie par hasard, avec la littérature plus ancienne de l’inquiétante étrangeté, qui remonte jusqu’à Hoffmann. Les concepteurs de robots, de films d’animation et de personnages numériques discutent aujourd’hui de cette vallée.
Pourquoi voyons-nous de la compréhension chez des machines qui ne font que l’imiter?
Les humains sont faits pour chercher des esprits. Nous lisons les visages, devinons les intentions et comblons les sens manquants toute la journée, et cette habitude nous sert bien avec les autres personnes. Elle s’active tout aussi facilement devant une poupée, un dessin animé ou un programme qui répond par des phrases fluides.
Les informaticiens se sont heurtés à cet effet dans les années 1960 avec ELIZA, l’un des premiers robots conversationnels, à qui ses utilisateurs prêtaient souvent bien plus de compréhension que ses règles simples ne pouvaient en fournir. Le « Ah! Ah! » de Nathanaël est le même truc sous forme littéraire : une réponse minimale, plus un interlocuteur avide d’être compris.
Rien de tout cela ne signifie que les machines ne pourront jamais rien comprendre. Cela signifie qu’une réponse convaincante est, à elle seule, une preuve faible. L’habitude utile, hier comme aujourd’hui, est celle qu’ont adoptée les amoureux inquiets de Hoffmann : chercher des signes d’une vraie pensée, comme la capacité de gérer l’inattendu, plutôt que de se fier à l’agrément de la conversation.
Sources
- Weird Tales, Vol. 1 (includes 'The Sand-Man') — E. T. A. Hoffmann, translated by J. T. Bealby (Project Gutenberg edition)
- The Sandman (short story) — Wikipedia (revision of April 12, 2019), 12 avril 2019
- Uncanny valley — Wikipedia (revision of May 5, 2019), 5 mai 2019