Réponse courte
Le Canard digérateur était un canard mécanique grandeur nature construit par l’inventeur français Jacques de Vaucanson et dévoilé en 1739; il battait des ailes, buvait, prenait du grain dans la main d’un visiteur et semblait le digérer et l’évacuer. Il ne digérait rien du tout : la nourriture était recueillie dans un réservoir caché et des excréments préparés sortaient d’un autre, un secret découvert plus d’un siècle après.
Question de suivi Comment distinguer une vraie percée en IA d’une démonstration habile?
En 1739, en France, des foules se rassemblaient pour regarder manger un canard de cuivre. L’oiseau tendait le cou vers la main d’un visiteur, avalait goulûment du grain, battait des ailes et, un peu plus tard, produisait quelque chose qui ressemblait beaucoup à ce que laisse derrière lui un vrai canard. Son constructeur, Jacques de Vaucanson, affirmait que l’intérieur abritait un petit laboratoire chimique qui décomposait la nourriture.
Le canard a été l’une des machines les plus célèbres de son siècle. C’était aussi, sur un point important, un truc. Ces deux faits valent d’être connus en 2019, alors qu’on nous montre de nouveau des machines qui semblent faire quelque chose de vivant.
Qui l’a construit, et quand
Jacques Vaucanson est né à Grenoble, en France, en 1709, fils d’un gantier. (Le « de » de son nom a été ajouté plus tard, par l’Académie des sciences.) Jeune homme, il a étudié l’anatomie auprès d’un chirurgien nommé Le Cat, et il s’est passionné pour l’idée de construire des machines qui imitent les fonctions du corps, comme la respiration, la circulation du sang et la digestion.
Son premier grand succès a été une figure grandeur nature qui jouait de la flûte. Il l’a présentée à l’Académie royale des sciences, à Paris, au début de 1738, accompagnée d’une explication écrite de son fonctionnement; un censeur royal a approuvé l’impression de ce texte le 12 juin 1738. Il a ensuite construit deux autres automates : un berger qui jouait du galoubet et du tambourin, et le canard. Selon le récit le plus courant, le canard a été dévoilé le 30 mai 1739, en France.
En 1742, les trois machines ont été exposées à Londres, dans une salle de l’opéra du Haymarket, avec des présentations à heures fixes chaque après-midi. La même année, une traduction anglaise de l’explication de Vaucanson a été imprimée, avec une lettre dans laquelle il décrit le canard dans ses propres mots.
Comment le canard fonctionnait, selon Vaucanson
Construite à l’échelle d’un vrai canard, la machine était habillée de cuivre doré. Dans sa lettre, Vaucanson énumère ce qu’elle pouvait faire :
- tendre le cou pour prendre du grain dans votre main, puis l’avaler avec des mouvements rapides et voraces de la gorge;
- boire, barboter dans l’eau avec son bec et faire un bruit de gargouillement;
- se dresser sur ses pattes et tourner le cou à gauche et à droite;
- bouger des ailes dans lesquelles, dit-il, chaque os et chaque articulation d’une vraie aile avaient été copiés.
Une fois remonté, ajoute-t-il, il exécutait toutes ces actions sans que personne n’y touche de nouveau. Il a volontairement laissé le mécanisme à découvert, pour que les spectateurs voient les pièces en mouvement et ne soupçonnent aucun truc caché.
Au sujet de la digestion, il choisissait ses mots avec soin. Il ne prétendait pas, écrivait-il, à une digestion parfaite qui transformerait la nourriture en sang et en substance nourricière. Il prétendait seulement imiter trois étapes : avaler le grain, le dissoudre et le faire ressortir visiblement transformé.
Le truc à l’intérieur
Même cette prétention modeste était fausse. En 1844, l’illusionniste et fabricant d’automates français Jean-Eugène Robert-Houdin a examiné le canard. Il a découvert que le grain allait dans un réservoir et y restait, tandis que les « excréments » étaient des boulettes de mie de pain teintes en vert, chargées à l’avance dans un second compartiment. Rien n’était dissous. Robert-Houdin l’admirait comme une pièce d’artifice qu’il aurait été heureux d’utiliser dans son propre numéro de magie.
Voici, côte à côte, l’écart entre ce qui était montré et ce qui se passait :
| Ce que le public voyait | Ce qui se passait réellement |
|---|---|
| Le canard prend et avale du grain | Vrai : un mécanisme aspirait le grain |
| La nourriture est « dissoute » dans un minuscule laboratoire | Faux : le grain était simplement stocké |
| La matière digérée ressort | Faux : des boulettes préparées étaient libérées |
| Les ailes et le cou bougent comme ceux d’un canard | Vrai, et très finement réalisé |
La plus grande partie du canard relevait d’une ingénierie authentique de très haut niveau. La seule caractéristique qui faisait les manchettes était mise en scène.
À essayer : trouvez une vidéo de démonstration récente d’un robot ou d’un produit d’IA. Faites un tableau à deux colonnes comme celui ci-dessus. Dans la colonne de gauche, énumérez chaque capacité que la démonstration laisse entendre. Dans celle de droite, écrivez « démontré », « seulement affirmé » ou « pas clair ». Combien des capacités vedettes sont réellement démontrées?
Pourquoi c’était important
Le canard a rendu Vaucanson célèbre. Le philosophe Voltaire a écrit en 1741 que, sans la voix de la cantatrice Le Maure et le canard de Vaucanson, la France n’aurait plus guère de quoi lui rappeler sa gloire. Vaucanson lui-même s’est lassé de ses automates et les a vendus en 1743; tous les originaux sont aujourd’hui perdus, et on croit que le canard a brûlé dans l’incendie d’un musée en 1879.
Sa contribution plus durable est venue ensuite. En 1741, il a été chargé de l’inspection de l’industrie de la soie en France et, en 1745, il a conçu un métier à tisser qui pouvait être commandé automatiquement à l’aide de cartes perforées. Les tisserands y ont résisté, mais des décennies plus tard, Joseph-Marie Jacquard a perfectionné l’idée pour en faire le célèbre métier Jacquard. Au XXe siècle, les cartes perforées sont devenues un moyen courant de fournir des données et des instructions aux ordinateurs. La route qui va de l’atelier de Vaucanson aux machines modernes passe par ce métier à tisser plus que par le canard.
Le canard a aussi laissé une question sur les démonstrations. Les constructeurs de machines qui imitent le vivant ont souvent eu besoin d’impressionner des mécènes et le public, et un détail mis en scène peut attirer une attention que l’ingénierie honnête n’obtient pas. En 2019, alors que des robots et des systèmes d’IA sont présentés dans des vidéos léchées, cette question est plus actuelle que jamais.
Comment distinguer une vraie percée en IA d’une démonstration habile?
Commencez par vous demander ce qui est exactement montré, et ce qui est seulement dit. Le canard de Vaucanson avalait vraiment du grain; le « laboratoire » n’existait que dans sa description. Avec un système d’IA, séparez ce que vous le voyez faire à l’écran des affirmations sur son degré de généralité, de fiabilité ou d’autonomie.
Cherchez ensuite des vérifications indépendantes. L’examen de Robert-Houdin a percé le secret du canard. En IA, l’équivalent est un article publié, du code ouvert ou des résultats sur un test public que d’autres chercheurs peuvent refaire. Les matchs d’AlphaGo contre les meilleurs joueurs professionnels de go, disputés en public, sont un bon exemple d’une affirmation mise à l’épreuve au grand jour.
Enfin, remarquez qui fait la sélection. Une vidéo de démonstration montre les meilleures tentatives, pas la tentative moyenne. Demandez à quelle fréquence le système réussit, et pas seulement s’il en est capable, et vous serez beaucoup plus difficile à berner.
Sources
- An account of the mechanism of an automaton, or image playing on the German-flute ... Together with a description of an artificial duck — Jacques Vaucanson, translated by J. T. Desaguliers (London: T. Parker, 1742; Internet Archive scan, Wellcome Library)
- Digesting Duck — Wikipedia (revision of April 16, 2019), 16 avril 2019
- Jacques de Vaucanson — Wikipedia (revision of February 22, 2019), 22 février 2019