# Qu’est-ce que le rapport ALPAC, et pourquoi a-t-il arrêté la recherche en traduction automatique aux États-Unis?

Date: 2019-06-14 · Author: Robert Scales · https://guidetoartificialintelligence.com/fr/apprendre/qu-est-ce-que-le-rapport-alpac/

**Answer:** Le rapport ALPAC, publié en novembre 1966 par un comité de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, concluait que la traduction automatique était plus lente, moins bonne et plus coûteuse que la traduction humaine, et qu’elle n’avait aucune perspective utile en vue. Les organismes américains ont ensuite presque tous cessé de financer la recherche en traduction automatique, et le domaine a porté le stigmate de l’échec pendant une vingtaine d’années.

En janvier 1954, une petite démonstration de l’Université Georgetown et d’IBM a montré un ordinateur qui transformait en anglais une série de phrases russes soigneusement choisies. Au cours de la décennie suivante, des organismes américains ont financé une suite de projets en traduction automatique (TA), c’est-à-dire l’utilisation d’ordinateurs pour traduire d’une langue humaine à une autre. Au milieu des années 1960, un comité a posé une question franche : qu’avait-on obtenu avec tout cet argent? Sa réponse, le rapport ALPAC, est probablement le moment le plus célèbre de l’histoire de la traduction automatique.

Le titre officiel du rapport est *Language and Machines: Computers in Translation and Linguistics* (Le langage et les machines : les ordinateurs en traduction et en linguistique). Il a été publié à Washington en novembre 1966 par la National Academy of Sciences et son National Research Council. Le texte principal ne fait que 34 pages, appuyé par vingt annexes qui portent le document entier à 124 pages.

## Qui l’a écrit, et pourquoi

Au début des années 1960, trois organismes américains finançaient l’essentiel de la recherche en TA : le département de la Défense, la CIA et la National Science Foundation. Pour coordonner leurs dépenses, ils ont formé un groupe conjoint, et en avril 1964 ce groupe a créé l’Automatic Language Processing Advisory Committee (comité consultatif sur le traitement automatique des langues), ou ALPAC.

Le président était John R. Pierce, des Bell Telephone Laboratories. Les autres membres étaient le psychologue John B. Carroll, de Harvard, les linguistes Eric P. Hamp, de l’Université de Chicago, et Charles F. Hockett, de Cornell (qui n’a siégé que brièvement), les anciens chercheurs en TA David G. Hays, de la RAND Corporation, et Anthony G. Oettinger, de Harvard, ainsi que le chercheur en IA Alan Perlis, du Carnegie Institute of Technology. Le comité a aussi entendu des personnes qui construisaient encore des systèmes de TA, dont Paul Garvin, Gilbert King et Winfred Lehmann.

L’ALPAC a décidé dès le départ que la TA ne méritait d’être soutenue que si elle promettait des résultats pratiques : une traduction moins chère, plus rapide ou meilleure pour les besoins du gouvernement. En pratique, cela voulait dire une tâche avant toutes les autres : faire passer en anglais des documents scientifiques et techniques russes.

## Ce que le comité a constaté

Le rapport commençait non pas par les ordinateurs, mais par les traducteurs. Y avait-il une pénurie? Non. Les postes au gouvernement étaient pourvus, des centaines de traducteurs qualifiés étaient disponibles dans la région de Washington, et un service de traduction n’utilisait qu’une petite fraction des milliers de traducteurs qu’il avait sous contrat. L’ALPAC laissait même entendre qu’on traduisait certains documents que personne ne lirait, et que les scientifiques qui avaient besoin de beaucoup de russe pouvaient apprendre à le lire en 200 heures d’étude ou moins.

Il s’est ensuite penché sur la vitesse et le coût, en comparant les façons de faire passer un document russe en anglais :

| Voie | Délai habituel rapporté |
|---|---|
| Joint Publications Research Service (le service humain le plus rapide) | Environ 15 jours pour 50 pages |
| Sous-traitants externes de la Foreign Technology Division de l’Air Force | Au moins 65 jours |
| Le système de traduction automatique de cette même division, avec révision humaine | Environ 109 jours |
| Revues entièrement traduites financées par la NSF | De 15 à 26 semaines |

La voie automatique prenait plus de temps que de confier le travail à des sous-traitants humains, surtout parce que sa sortie devait être corrigée par des « postéditeurs » humains, puis préparée pour l’impression. Côté coût, le comité estimait qu’une fois le temps des lecteurs pris en compte, la traduction humaine ordinaire coûtait moins cher que la sortie brute de la machine pour tout document lu par plus d’une vingtaine de personnes.

Le test de qualité a été conçu par John Carroll et présenté à l’annexe 10. Des personnes ont évalué des traductions humaines et automatiques des mêmes textes. La sortie automatique non révisée était le plus souvent compréhensible, selon le rapport, mais parfois trompeuse ou fausse, et lente et pénible à lire. Le rapport reproduisait des échantillons de quatre systèmes de TA et les plaçait à côté des phrases de la démonstration de 1954, en notant que les vieux exemples choisis à la main se lisaient mieux que la sortie générale plus récente.

Sa conclusion centrale était sans appel : aucune machine n’avait encore traduit utilement des textes scientifiques généraux, et aucune n’était susceptible de le faire bientôt. Selon ses propres mots, abondamment cités depuis : « Il n’y a pas d’urgence dans le domaine de la traduction. »

> **À essayer :** collez un paragraphe d’un article technique dans un outil de traduction gratuit, traduisez-le dans une autre langue puis de nouveau vers la langue d’origine, et marquez chaque phrase que vous devriez corriger avant de la publier. Chronométrez-vous. Vous faites une petite version de l’étude de postédition sur laquelle l’ALPAC s’est appuyé.

## Ce qu’il recommandait, et ce qui a suivi

L’ALPAC ne disait pas que la recherche sur le langage était sans valeur. Il saluait les aides automatiques pour les traducteurs humains, comme les glossaires produits automatiquement dans une agence de traduction des forces armées allemandes et une base de données terminologique construite par la Communauté européenne du charbon et de l’acier au Luxembourg. Il soutenait que la recherche en TA avait déjà enrichi la linguistique. Et Pierce a ajouté une note pressant la National Science Foundation de financer la linguistique informatique, l’étude scientifique du langage à l’aide d’ordinateurs, à distinguer de la construction de machines à traduire.

Ses neuf recommandations formelles, pourtant, portaient toutes sur la traduction humaine : de meilleures façons d’évaluer les traductions, d’accélérer le travail des traducteurs, de réduire les délais et de produire de bons ouvrages de référence. Les organismes de financement ont bien compris le message. Le soutien du gouvernement américain à la TA a en grande partie pris fin et, pendant des années, bien des chercheurs ont évité de dire qu’ils travaillaient sur le sujet.

L’historien de la TA John Hutchins a souligné qu’on peut exagérer les dégâts. Certains projets avaient déjà perdu leur financement avant 1966, et quelques-uns, comme ceux de la Wayne State University et de l’Université du Texas, se sont poursuivis pendant des années. Il a aussi constaté que le chiffre célèbre du rapport, environ 20 millions de dollars américains dépensés en TA, comprenait des conférences, du matériel informatique et de la recherche à l’étranger, et que la somme réellement consacrée à la recherche américaine en TA tournait plutôt autour de 12 ou 13 millions de dollars.

## Le rapport ALPAC avait-il raison au sujet de la traduction automatique?

Sur les faits de 1966, en bonne partie, oui. Les systèmes d’alors produisaient un anglais maladroit, souvent faux, et ils ne faisaient économiser ni temps ni argent aux organismes gouvernementaux. Le rapport avait aussi raison de dire que les outils d’aide aux traducteurs humains étaient un meilleur investissement à court terme.

Ses critiques, dont Hutchins, y voient deux faiblesses. Comparer des systèmes en fonctionnement sur de vrais documents avec une toute petite démonstration conçue pour une poignée de phrases n’était pas un test équitable. Et en ne regardant que les besoins du gouvernement américain pour le russe, le comité a négligé d’autres usages, comme les documents d’affaires en de nombreuses langues. Pendant ce temps, la recherche se poursuivait en Europe et au Japon.

Vu de 2019, l’héritage durable de l’ALPAC est peut-être son insistance à mesurer la qualité de la traduction avec de vrais lecteurs. Chaque nouvelle méthode de traduction depuis, y compris les systèmes à réseaux de neurones derrière les traducteurs en ligne gratuits d’aujourd’hui, a été jugée en posant la question que posait l’ALPAC : la sortie est-elle assez bonne pour la personne qui doit la lire?

## Sources

- Language and Machines: Computers in Translation and Linguistics: https://nap.nationalacademies.org/read/9547/chapter/1
- ALPAC: the (in)famous report: https://www.hutchinsweb.me.uk/MTNI-14-1996.pdf
- ALPAC: https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=ALPAC&oldid=881818212
