# Que s’est-il vraiment passé à l’atelier de Dartmouth sur l’intelligence artificielle, en 1956?

Date: 2019-01-22 · Author: Robert Scales · https://guidetoartificialintelligence.com/fr/apprendre/atelier-de-dartmouth-1956/

**Answer:** Du 18 juin au 17 août 1956 environ, un groupe changeant d’une vingtaine de chercheurs s’est réuni au Dartmouth College pour discuter de la façon dont les machines pourraient apprendre et raisonner; seuls trois d’entre eux sont restés tout l’été. Ils ne se sont jamais entendus sur un projet commun, mais la rencontre a donné au nouveau domaine son nom, sa première communauté et son intérêt initial pour le raisonnement symbolique et la recherche heuristique.

On décrit souvent le « Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence » (projet de recherche estival de Dartmouth sur l’intelligence artificielle) comme le moment où l’IA est née. On imagine alors une grande conférence, avec un programme et une déclaration finale. Ce n’était rien de tel. C’était un long été décousu de conversations dans quelques salles d’un petit collège de la Nouvelle-Angleterre, avec des gens qui arrivaient et repartaient sans cesse.

Le plan venait d’une proposition de 1955 signée par John McCarthy, Marvin Minsky, Claude Shannon et Nathaniel Rochester, qui demandait « une étude de l’intelligence artificielle de 2 mois, par 10 hommes ». Ce qui s’est réellement passé en 1956 a été plus désordonné et, à certains égards, plus intéressant que ce plan bien ordonné.

## Quand et où cela s’est passé

Les rencontres ont duré près de huit semaines, du 18 juin 1956 environ jusqu’au 17 août environ. Certains récits parlent de six semaines, mais les carnets de Ray Solomonoff, l’un des participants, ainsi que les notes de Minsky et de Trenchard More, indiquent la période plus longue. Solomonoff a donné une conférence de clôture le 17 août.

Le groupe disposait de tout le dernier étage du département de mathématiques de Dartmouth, à Hanover, au New Hampshire. La plupart des jours de semaine, il se réunissait dans la principale salle de classe de mathématiques, où une personne menait une discussion sur ses propres idées. La plupart des visiteurs logeaient au Hanover Inn. McCarthy, alors jeune professeur de mathématiques à Dartmouth, habitait déjà en ville.

## Qui est venu

En mai 1956, McCarthy a annoncé à la Fondation Rockefeller, qui finançait l’été, que onze personnes prévoyaient d’y participer. La réalité a été différente. Seules trois personnes sont restées pendant les huit semaines complètes : McCarthy, Minsky et Solomonoff. Les autres sont venus quelques semaines, quelques jours ou un seul après-midi.

La liste que Solomonoff a dressée des personnes réellement présentes compte vingt noms. Parmi elles :

| Participant | Parcours en 1956 | Son apport |
|---|---|---|
| John McCarthy | Mathématicien à Dartmouth, organisateur | Intérêt pour les programmes de raisonnement et les échecs |
| Marvin Minsky | Harvard, coorganisateur | Des idées pour une machine qui démontre des théorèmes de géométrie |
| Claude Shannon | Bell Labs, fondateur de la théorie de l’information | La théorie de l’information appliquée aux machines |
| Ray Solomonoff | Chercheur indépendant | Des machines qui apprennent par induction et par probabilités |
| Trenchard More | Étudiant, remplaçant de Nathaniel Rochester d’IBM | Des programmes de logique déductive |
| Allen Newell et Herbert Simon | RAND et Carnegie Tech | Le Logic Theorist, un programme de démonstration qui fonctionnait |
| Arthur Samuel | IBM | Un programme de jeu de dames qui apprend |
| Oliver Selfridge, W. Ross Ashby, Warren McCulloch, John Nash, Alex Bernstein | Divers | Reconnaissance de formes, cybernétique, neurones, mathématiques, échecs |

Les séances quotidiennes réunissaient d’habitude entre trois et huit personnes. Pendant une semaine de juillet, seules quatre personnes sont venues de toute la semaine.

## Ce qu’ils ont fait tout l’été

Les séances étaient des discussions, pas des cours magistraux. Ashby a décrit son homéostat, un appareil électromécanique qui s’ajustait de lui-même pour rester stable. Samuel a parlé du jeu de dames et de la façon de noter les positions sur le damier. Bernstein a discuté des échecs. More a présenté ses travaux sur les symboles en logique déductive. Newell et Simon ont décrit le Logic Theorist, le seul programme présent qui fonctionnait vraiment et démontrait des choses.

Le groupe a même tenté de fixer son propre vocabulaire. Un après-midi, ses membres ont cherché le mot « heuristique » dans un grand dictionnaire de la salle de mathématiques. Ce mot, qui désigne une règle empirique qui guide une recherche, allait devenir l’une des idées centrales du domaine.

McCarthy espérait que l’été produirait un projet commun. Le 7 août, il a sondé les participants sur l’idée de travailler ensemble sur les échecs, peut-être sur l’ordinateur 704 d’IBM. Les réponses ont été tièdes. Shannon aimait les échecs, mais doutait de leur pertinence; Minsky s’y opposait fortement et préférait la géométrie; Rochester a suggéré des problèmes de probabilités; Samuel pensait que le jeu de dames ferait aussi bien l’affaire. Aucun projet de groupe n’en est sorti.

Pendant ce temps, certains ont abattu du vrai travail. Solomonoff a rempli environ 175 pages sur l’induction et a écrit « An Inductive Inference Machine », son premier rapport sur les machines qui apprennent. McCarthy, en écoutant Newell et Simon décrire leur langage de traitement de listes, a commencé à réfléchir au type de langage qu’il voulait pour le travail en IA.

> **À essayer :** choisissez un problème difficile à votre travail ou à l’école et invitez trois personnes à en discuter pendant une heure, chacune menant la discussion pendant quinze minutes. Ensuite, notez une idée que vous avez reçue de quelqu’un d’autre. C’est le format de Dartmouth en miniature.

## Ce qui en est sorti

Comparé à la proposition, l’été a été décevant. La Fondation Rockefeller n’a accordé qu’environ la moitié de la somme demandée, les gens ne pouvaient pas rester longtemps, et l’espoir des organisateurs d’arriver à un résultat commun ne s’est jamais concrétisé. Le bilan privé de Solomonoff était sans détour : le projet n’avait pas été très inspirant, mais il avait rencontré des gens intéressants et écrit son rapport.

Mesurés autrement, ses effets ont été considérables. Le nom « intelligence artificielle » est resté et a donné une identité commune à des chercheurs dispersés. Les personnes qui se sont rencontrées cet été-là, surtout McCarthy, Minsky, Newell et Simon, ont ensuite dirigé pendant des décennies les principaux laboratoires du domaine. Le Logic Theorist, présenté à un symposium au MIT en septembre, a donné au nouveau domaine un modèle concret : l’intelligence comme manipulation de symboles et recherche heuristique. Plusieurs historiens voient dans cet été le moment où l’attention est passée des réseaux inspirés du cerveau au raisonnement symbolique. Minsky lui-même a pris cette direction après ses discussions avec Solomonoff.

L’atelier a aussi nourri des inventions précises. La réflexion de McCarthy sur le traitement de listes à Dartmouth a mené à son langage Lisp en 1958. Les travaux de Samuel sur le jeu de dames sont devenus un jalon de l’apprentissage automatique.

## Sur quoi l’atelier de Dartmouth a-t-il eu raison et tort au sujet de l’IA?

La proposition reposait sur un pari audacieux : que chaque aspect de l’apprentissage ou de l’intelligence pourrait, en principe, être décrit assez précisément pour qu’une machine puisse le simuler. Soixante-trois ans après, ce pari n’a été ni confirmé ni réfuté. Les machines traduisent aujourd’hui des langues, reconnaissent des visages et battent des champions de go, autant d’objectifs qui auraient plu aux organisateurs. Pourtant, aucun système n’égale l’intelligence souple et générale qu’ils imaginaient.

C’est sur l’échéancier qu’ils se sont le plus trompés. La proposition laissait entendre que de vrais progrès étaient possibles en un seul été avec dix personnes soigneusement choisies. Les problèmes se sont révélés bien plus difficiles, et le domaine a connu des cycles de grands espoirs et de compressions budgétaires, souvent appelés « hivers de l’IA ».

Ce qu’ils ont vu juste, c’est la liste des problèmes. Le langage, l’abstraction, l’apprentissage, l’auto-amélioration et les réseaux de neurones figurent tous dans la proposition de 1955, et ce sont tous encore des sujets de recherche actifs au début de 2019. Les plus grandes avancées récentes viennent de réseaux de neurones entraînés sur de grandes quantités de données, une approche que l’atelier a abordée, mais mise de côté au profit des symboles. En ce sens, le domaine est revenu à l’une des idées qui étaient sur la table cet été-là.

## Sources

- A Proposal for the Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence: https://web.archive.org/web/2019/http://www-formal.stanford.edu/jmc/history/dartmouth/dartmouth.html
- Ray Solomonoff and the Dartmouth Summer Research Project in Artificial Intelligence, 1956: http://raysolomonoff.com/dartmouth/dartray.pdf
- Dartmouth workshop: https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Dartmouth_workshop&oldid=878151960
